Devoir
d’espérance.

« L’homme ne va
jamais aussi loin

que lorsqu’il ne sait pas
où il va »

(C. Colomb.)

J’aime
le train.
J’aime le train pour la liberté que je me donne de ne
rien faire et de me laisser contrôler, enfin parfois. J’aime le
train pour la diversité des voyageurs, leurs silences, leurs
discussions, leur regards, parfois leurs sourires embarrassés. Le temps
s’écoule d’une autre manière à travers les paysages qui
voyagent.

Dernièrement
sur le trajet qui me ramenait de Bruxelles une femme et un homme se
sont installés face à face, à côté de moi. Elle, sans aucun doute
la mère, était accompagnée de sa fille.

Elle
et lui avaient la quarantaine grisonnante bien entamée, la fille la
douceur lisse de ses vingt ans.

Les
adultes se sont lancés dans un tête à tête consensuel sur
l’écologie et l’environnement, objets visiblement de leurs
préoccupations quotidiennes.

Durant
plus d’une demi-heure, ils déplorèrent avec une sincérité
alarmante, les pesticides, la disparition des oiseaux, l’hécatombe
chez les abeilles, dénonçant au passage le manquement des
politiciens, les règlementations bureaucratiques, les structures
inadéquates des associations. Rien ne trouvait grâce à leurs yeux.
Notre devenir tenait en une simple phrase :

« Dans
trente ans il n’y aura plus rien
»

La
jeune fille se taisait. Une question fusa à son attention,
inattendue :

« Ça
ne t’intéresserait pas en tant qu’avocate de défendre la cause
de la nature » ?

Interloquée,
la réponse resta suspendue à ses lèvres. Nos regards étaient à
la rencontre du sien.

« Non »
répondit-elle sans autre forme de commentaire.

Le
visage déçu, ils reprirent leur aparté, sans étonnement, mais
avec les propos que l’on devine sur la motivation des jeunes
d’aujourd’hui.

À la
réflexion, pouvait-elle répondre autre chose que « non » ?
Devant de telles affirmations pouvait-elle songer un seul instant à engager
sa vie sur une vision de l’avenir aussi alarmante ?

Mes
parents, mes professeurs n’avaient pas tout ce que nous possédons.
Ils avaient connu une guerre, parfois deux. Leur
monde n’était pas plus radieux qu’ aujourd’hui mais
ils m’ont fait partager l’espoir d’un monde meilleur tenant en
quelques mots :

« J’espère
que vous vivrez mieux que nous
».

Je
sais toute l’ambigüité de cette phrase mais derrière les mots
elle disait quelque chose d’essentiel.

Nous
avons construit une société dont je ne suis pas satisfait, mais
cela nous donne-t-il le droit de tuer l’espérance auprès de nos
enfants?

Nous
qui prétendons avoir l’expérience de la vie n’avons-nous pas à
transmettre « le devoir d’espérance »
légué par nos parents ? Une espérance lucide fondée sur une interrogation et un discernement à propos de nos
valeurs qui s’accommodent mal de nos railleries et de notre
indifférence pour la chose publique.

Ne
comptons ni sur le politique ni sur les médias pour nous ouvrir
l’horizon. Ils ne peuvent qu’exister qu’à travers ce qui est
« problème » C’est leur terreau, car pour eux l’homme
heureux n’a pas d’histoire et la satisfaction est suspecte du
péché de démission.

Thomas
d’Ansembourg pointait à juste titre que nous vivions depuis des
siècles dans une culture morbide racontant l’histoire des
guerres, des malheurs et des famines. Nous entretenons, sans révolte, ce
regard qui débouche sur la désespérance ambiante au mépris de la
vérité sur le quotidien de nos ancêtres.

Et
pourtant nous n’avons, dans toute l’histoire de l’humanité,
sans doute jamais atteint un tel niveau de bien-être culturel,
social, spirituel et matériel même si notre souci de justice est grandement insatisfait et que le champ d’application
reste immense pour que plus d’hommes puissent en bénéficier.

Notre
monde évolue et cette évolution s’accélère parce que nous
assistons à un changement de culture. Un changement de culture qui interroge la pertinence de nos valeurs et de nos croyances héritées du passé.

Le
monde ancien centré sur les particularismes se déchire et
l’humanité commence à faire l’expérience redoutable de sa
diversité et de son unité. Beaucoup d’entre nous, résistent à
ces bouleversements avec violence parfois, par méconnaissance ou par
peur de s’y perdre. Et cette peur est entretenue et voulue pour
enchainer notre liberté et notre pouvoir de discernement. Dans ce carcan nos valeurs étouffent par manque de souffle de vie.
Ne laissons donc pas détruire l’humain en nous. Réfléchissons à « notre devoir
d’espérance » et prenons le train pour ne pas rester sur le
quai de la peur. Nos enfants en ont urgemment besoin.

Cgd mars 2014