Je ne suis pas
Charlie et je le fais savoir.

Je n’en ai ni
l’intelligence, ni l’audace libertaire.

Au moment d’écrire
ces mots, déjà je me pose la question de leur divulgation à
travers la peur d’être mal compris ou de blesser inutilement. Mais
que seraient les mots sans le courage de celui qui les expose sinon
rupture avec soi-même et les autres.

Je ne suis pas
Charlie, même si je partage l’émotion et le sentiment douloureux
des hommes et des femmes confrontés à des attentats perpétrer au
nom d’un dévoiement d’une pensée religieuse au service de
pouvoirs voulant s’imposer par la terreur .

Le lendemain de la
tuerie les journalistes de la RTBF* diffusaient un communiqué dans
lequel ils revendiquaient la liberté absolue des journalistes la
presse et le devoir d’information dans le respect de chacun. La
presse américaine, que l’on ne peut suspecter de censure,
introduit dans sa déontologie le « minimizing harn » ou
la « limitation du dommage à autrui » s’opposant en
cela à ceux qui brandissent la liberté absolue et totale de la
presse, à l’image de la ligne rédactionnelle de Charlie Hebdo et
de beaucoup de journalistes européens. Une limite donc au niveau
d’une approche plus nuancée dans ce qui s’affirme être un
« absolu » !

L’Homme est plus
que son corps physique, il est aussi croyances, valeurs qui donnent
sens à son existence. Ai-je dès lors le droit au nom de ma
conception de la liberté, de m’en emparer jusqu’au blasphème
pour les ridiculiser et atteindre ceux qui en sont porteurs ?
Répondre par l’affirmative c’est oublier la violence cachée des
mots et leur pouvoir de destruction.

N’est-ce pas là
aussi atteinte à la personne dans son essence, rupture délibérée
du lien social et source d’incompréhension, le tout sous prétexte
de liberté, d’humour et de libération des consciences ?

Il est urgent de
mettre l’Homme au centre du débat, et interroger la relation à
l’Autre pour introduire le dialogue et la différence comme source
de reconnaissance (re – connaitre). Dans cet échange j’ai
le droit de me dire tout autant que le devoir d’écouter, car toute
parole pour être féconde et avoir sens, doit pouvoir être
entendue. Les caricatures de Mahomet l’ont oublié. La religion
n’étant aux yeux de leurs auteurs qu’une source d’aliénation
mentale et sujet à dérision. Ils l’ont payé malheureusement au
prix de leur vie.

Beaucoup de
musulmans se sentent maltraités et injuriés, mis au ban d’une
société dans laquelle ils ont peine à s’intégrer quelquefois.

Pourtant,
ignorer la parole de l’Autre est une forme subtile de
totalitarisme, celui de nos propres convictions imposées au nom
d’une suprématie au relent de colonialisme culturel et héritées
d’une histoire singulière, dans un milieu social dominant, à un
moment particulier.

La laïcité a ses
règles. Elle n’a pas l ‘apanage de la vérité. Elle prétend
dans ses paroles et ses actes s’ériger en seul critère de vivre
ensemble, rejetant dans la seule sphère du privé ce qui est
religieux et croyances. L’hégémonie revendiquée dans le débat
public de la laïcité est une prétention de se vouloir unique
dépositaire de la vérité. En agissant de la sorte, elle rejoint,
dans son action, l’obscurantisme qu’elle ne manque pas de
dénoncer dans les religions. Une idéologie ne faisant que remplacer
une autre.

La religion est
affaire d’Homme, de conviction et de foi. Elle est action et
créatrice de lien social.

Je ne dénie
pourtant pas à la laïcité une place au sein du corps social. Parce
qu’elle est née de l’Homme, elle en est une partie prenante au
même titre que les religions. Ensembles et de manière singulière
elles doivent s’interpeler les unes et les autres dans un
nécessaire dialogue et une mutuelle reconnaissance, portant ainsi le
fruit de notre diversité et l’éclosion de nos différences.

Le « Vivre
ensemble » suppose respect de l’Autre, de ses croyances et de
ses convictions dans un dialogue mutuel sur pied d’égalité,
refusant toute tentative d’hégémonie et de suprématie. En
permettant à chacun de trouver la place qui lui est due, la
politique trouve toute sa légitimité.

C’est là notre
héritage, celui de l’ Europe des droits de l’Homme.

Les caricatures
satiriques mettant en scène Mahomet ne me semblent pas procéder de
cette volonté de construire notre diversité, et notre besoin de
fraternité. Elles sont sources de division et reçues comme
provocation et insultes par une partie de la population. Elles
cristallisent un ressentiment de rejet qui explose dans la violence
de la même manière que lorsque j’insulte mon voisin je dois
m’attendre à recevoir son poing sur ma gueule.

Les violences
scripturales sont blessures autant que les coups portés, c’est
d’autant plus vrai quand les mots touchent à ce qui fait vivre, à
ce qui est primordial ou à ce qui fait sens dans la vie. C’est une
chose qui est de l’ordre de l’humain et donc, à mes yeux, sacré.

Comme le souligne le
psychanalyste Guy Corneau, toute violence est blessure d’amour et
son degré marque l’ampleur de la blessure. C’est important de le
souligner, mais qu’on ne s’y méprenne pas, je ne la justifie
pas, tout au plus je tente de la comprendre. Je l’ai toujours
viscéralement rejetée, celle des armes ou celle des mots. Je n’ai
aucune sympathie pour les institutions sécuritaires, elles ne sont
que des bras armés au service des puissances dominantes.

Je ne suis pas
Charlie, parce que l’émotion suscitée occulte le fait que nos
sociétés ont crée ce merdier terroriste. Plus particulièrement au
Moyen-Orient, la gestion politique et les alliances tout au long du
XX siècle sont, aujourd’hui encore, le ferment de l’émergence
d’un islam tourné vers la violence. Pour s’en convaincre il
suffit de regarder les conséquences de l’invasion de l’Irak, le
laisser pourrir du conflit palestinien, l’abandon après les bombes
de la Libye, les réfugiés et victimes syriennes, l’Afrique
subsaharienne, et demain sans doute l’Afrique centrale.

Le mépris atteint
le cynisme lorsque prennent place en tête d’une manifestation les
hommes politiques responsables de cette situation. Pas seulement dans
la gestion des conflits internationaux mais aussi dans celle des
villes lorsqu’elle crée des ghettos, ces machines à exclure.

L’absence de toute
perspective entraine une minorité des jeunes vers l’anéantissement
d’une société qui institutionnalise le rejet. Les musulmans n’en
ont pas l’exclusivité. Nos sociétés ont connu la « Fraction
Armée Rouge » en Allemagne, les « Brigades Rouges en
Italie, les « Cellules communistes combattantes » en
Belgique, Anders Breivik en Norvège.

Encore une fois
j’essaie de comprendre, non de justifier.

La démocratie dont
se prévaut Charlie Hebdo ne se résume pas à un vote de
circonstance de temps en temps mais à une participation active et
citoyenne qui pèse sur les débats, tous les débats.

Malheureusement je
me rends compte que nous avons peu de prises sur nos gouvernants pour
mettre un peu de décence dans la politique étrangère. Elle n’est
pas un enjeu lors des élections et elles laissent donc le champ
libre aux gouvernements de mener des politiques, souvent secrètes,
où les droits des populations sont méprisés, et ignorés. Ne
dit-on pas par exemple que la politique internationale est « chasse
gardée » du Président de la République Française ! Il
nous appartient dès lors de nous interroger sur la manière de
favoriser une émergence d’une politique internationale,
démocratiquement décidée et contrôlée, respectueuse des droits
de l’individu au niveau du monde. Sans cela le terrorisme a encore
de beaux jours devant lui.

C’est à ce prix
que le vivre ensemble est possible et pas dans les solutions
sécuritaires qui nous rassurent mais ne résolvent rien. Notre
sécurité ne se construira pas sur la haine, des patrouilles de
police, des quartiers de haute sécurité, des interventions
militaires. Elle passe au contraire dans le dialogue dans le respect
de chacun pour un meilleur vivre ensemble.

L’humour, la
pertinence des mots, l’outrance de caricatures peuvent nous secouer
quand ils réclament plus de justice de paix, mais le respect de
l’Autre en tant que miroir de moi-même, doit rester la limite
infranchissable.

Pour l’avoir
oublié une fusillade a fait 20 morts.

Ch
Gobyn-Degraeve

* Radio Télévision
Belge Francophone.