La pluie avait un gout de miel ce dimanche matin au
retour de mon voyage au Maroc.

Un miel butiné par des abeilles qui, là aussi, se
meurent mystérieusement sans que l’on sache trop pourquoi. C’est du moins ce
que l’on essaye de nous faire croire… Miel qui a la saveur sacrée du thé servi,
toujours, où que vous arriviez, où que vous passiez, qui que vous rencontriez,
en guise de bienvenue. Une tradition comme chez ma grand-mère, autrefois,
lorsque la cafetière était sur le coin du feu, attendant celui qui passerait.

Ici, en pays berbère, le thé est une occasion de rencontre tout
autant qu’une découverte d’hommes et de femmes et d’enfants qui, face au
rouleau compresseur du progrès, de la civilisation, de l’occidentalisation
tentent de vivre, de survivre, comme certains d’entre nous, non ?

Là-bas, la pluie manque depuis des mois ; nous,
nous nous en plaignons mais la source de leur hospitalité ne se tarit pas. Il
n’y a pas de sécurité sociale, mais l’entraide est de rigueur. Les vieux vivent
encore à la maison ils ne se posent pas cette question.

« Étranger, écoute-moi, sache que tu es ici le
bienvenu, notre maison t’est ouverte, nos bras te sont tendus. Es-tu une
menace ? Un ami ? Qu’importe, tu peux loger chez moi. Je t’offre les
galettes du matin, l’eau qui me manque, le bois qui se fait rare pour chauffer
la douche que tu prendras.

Je suis chassé de mes pâturages ancestraux par des
puissants, les mêmes que chez vous, pour y faire paître leurs taureaux. A leurs
yeux, je n’existe pas. Je suis sans
papiers, sans documents. Je n’ai rien de ce que tu possèdes mais j’ai tout à
t’offrir.

Mes chemins ne sont pas au programme de ton GPS mais
ils mènent à nous, nos maisons, notre troupeau, nos jardins de légumes, notre
filet de rivière. Nous n’avons pas d’armes à la main même pour nous défendre et
nous pleurons nos frères qui s’entretuent au nom de notre religion.

Mon visage, je ne le voile pas mais je regarde avec
inquiétude.

J’ai peur, c’est si fragile chez moi.

Je ne sais si cela durera encore longtemps, si mes
enfants resteront près de nous.

En tout cas, tu pourras témoigner que j’ai vécu en
pays berbère, dans les montagnes de l’Atlas par temps glacé, par temps de
canicule et que j’envoie mes enfants à l’école pour apprendre ce que tu
trouves d’important alors que dans ma tribu tout se sait depuis des
générations.

Dans notre village, il fait bon vivre auprès des
siens. Lorsque la nature trop cruelle ou que les études nous en éloignent, nous
y revenons dès que possible. Nous n’abandonnons pas ceux que nous aimons.

Nous avons certes nos soucis et votre aide, vos
conseils nous sont précieux. Parfois, nous manifestons notre colère contre les
autorités qui ne nous écoutent pas mais nous ne voulons qu’un peu
d’électricité, une route carrossable pour nos taxis- brousses et garder notre
liberté : celle de voyager, de vivre comme nous sommes. Nous n’aimons pas
le chaos, aussi nous discutons en nous faisant respecter.

Quand tu nous regardes, apprends à ne pas te fier
aux apparences. Si nos rues sont de terre et de poussière, c’est que nos
montagnes calment l’ardeur du vent et qu’il la dépose jusqu’à nos portes, pas
plus loin, jamais dedans, du moins si tu te déchausses.

Nos femmes, nous les aimons belles. Elles portent
leurs couleurs, leur enfant sur le dos, leurs bijoux. Nous n’avons pas de
coffre. Elles peuvent être de caractère et de questions lorsque tu t’approches
et c’est tant mieux. Leurs mains ont le sourire de la cannelle, la curiosité du
gingembre, la générosité du cumin, le mystère des épices berbères.

Sitôt rentré chez toi, raconte leur ton voyage, et
aussi, c’est important, que nos enfants jouent au foot sur la place, que nos
magasins sont remplis de légumes de notre labeur partagé entre hommes et femmes
et que… que nos visages sont de lumières dorées creusés par le soleil, le
froid, le vent, rarement la pluie.

Nous t’offrons tout cela. Emporte tout et fais vivre
chez toi ce que tu as vu chez nous. C’est le cadeau que tu peux nous offrir.

Peut-être qu’ils ne te croiront pas. Invite-les
alors à venir nous voir pendant que nous sommes encore là. Nous leur servirons
le thé, ce qu’ils ont oublié, et ils verront que nos terres et notre ciel sont
couverts de miel. »

Oui, le miel peut avoir un goût de pluie… si tu y
regardes bien.