« Je
suis dans le monde terrestre


faire le mal passe souvent pour louable et

faire
le bien parfois comme une dangereuse folie »

Macbeth
de Shakespeare.

De
plus en plus souvent, à travers les médias, des philosophes, des
hommes politiques, certaines organisations citoyennes se réfèrent
dans leurs discours « aux valeurs judéo-chrétiennes »
pour fonder et légitimer leurs actions.

Sur
le plan moral elles servent d’alibi pour faire barrage à tort ou à
raison, là n’est pas mon propos, aux évolutions de notre
sensibilité par rapport à ce qui touche aux questions essentielles
de l’existence, telles que le mariage, la procréation, la vie, la
mort, le bonheur…

L’Europe,
sans parler des Amériques, est confrontée à une pression et à des
flux migratoires importants. Il ne faut se faire aucune illusion, ces
déplacements de populations vont s’accentuer sous l’effet des
inégalités croissantes et des conséquences des changements
climatiques qui s’opèrent sous nos yeux.

Les
mêmes éminents penseurs éclairés sur notre histoire, s’en sont
dès lors emparées de ces références pour mettre en œuvre des
politiques qui, tout en faisant débat, provoque une fracture
profonde au sein de nos sociétés.

Sans
se poser de question, cette référence trouve un large écho
favorable dans la population tant il semble évident que notre
« civilisation », ou plutôt l’idée qu’elle s’en
fait, doit se protéger de cette menace perçue comme d’autant plus
dangereuse, qu’elle s’insinue dans tous les pans de la société.

Le
sujet est donc important et mérite que l’on s’attarde sur ces
notions de valeurs, parce qu’il conditionne notre manière d’être
au monde. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de faire ici un
traité de philosophie, mais bien de voir d’un peu plus près ce
qui se cache derrière des mots aussi séduisants que « valeurs
judéo-chrétiennes » et éviter ainsi d’être pris au piège
de leurs non-dits.

Vous
avez dit valeurs….

Les
valeurs ne tombent pas du ciel, elles posent questions, suscitent des
débats quelques fois passionnés. Tentons d’abord d’en donner
une définition simple sans être simpliste.

Au
sens commun du terme « une valeur » est un concept, une
action, une situation, une croyance que l’on juge comme importants
et qui nous permettent de vivre mieux et qui participent par
conséquent à notre bonheur dans l’existence.

Mais
encore…

En
y regardant d’un peu plus près, au rayon des valeurs nous pouvons
en distinguer toute une série que je nommerai « valeurs
factuelles ou non-morales.
» Elles n’en sont pas moins
importantes, mais elles n’engagent en aucune manière ma
responsabilité (en ce sens elles sont non-morales). Parmi elles je
citerai la santé, le bien-être, la sécurité, l’argent, le
travail, le temps qu’il fait…

Ces
valeurs peuvent devenir dans certaines circonstances des
contre-valeurs.

Quelques
exemples :

La
sécurité. Chacun la revendique, mais trop de politique sécuritaire
engendre un « Big Brother » et ouvre la porte à
l’établissement d’un état dictatorial bridant toutes les
libertés.

Gifler
quelqu’un pour le ranimer après qu’il a perdu connaissance est
un geste qui sauve, mais en d’autres circonstances le même geste
devient une agression et donc une contre-valeur.

La
pluie est une valeur dans le désert, mais devient une contre-valeur
dans des régions inondées.

Porter
une appréciation sur une valeur factuelle est relativement simple.
Nous disposons souvent d’outils de mesures et d’analyses pour nous
faire une opinion. C’est particulièrement vrai dans le domaine de
la santé.

À
côté d’elles et sous le même vocable nous avons les « valeurs
morales ou éthiques.
»

Elles
concernent ce que les individus, les organisations décident de faire
en responsabilité en vue d’un but considéré comme positif, pour
un mieux vivre, pour donner un sens à leur existence.

Elles
sont le fruit d’un choix plus ou moins conscient de l’être
humain. On y trouve l’honnêteté, la justice, la charité, le
service à autrui, la solidarité, l’ouverture aux autres, la
liberté…

Dans
des circonstances particulières, des personnes vont même jusqu’à
sacrifier leur vie au nom de ces valeurs. C’est dire leur
importance.

En
France, récemment, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a pris la
place d’un otage dans un super marché lors d’une agression taxée
de terroriste. Il savait bien qu’il avait peu de chance d’en
sortir vivant,. Les faits lui ont malheureusement donné raison.

Leurs
gestes sont alors qualifiés de « haute valeur morale ».
Nous élevons ces personnes au rang de héros, dignes d’exemples,
et elles ont droit à des hommages nationaux.


aussi, ces valeurs ont un pendant considéré comme négatif comme
l’injustice, la malhonnêteté, le repli sur soi….

Il
n’est pas toujours évident de se prononcer sur la valeur morale ou
non d’un acte. Les critères ne font pas l’unanimité.

En
effet, sur quelles normes fonder notre opinion, notre décision ?
Avons-nous toutes les informations à notre disposition pour prendre
position ?


commence et où finit la tolérance ?

Comment
juger que quelqu’un est honnête, juste, solidaire des autres ?

Résistants
pour les uns, terroristes pour les autres !

S’engager
oui bien sûr, mais dans quelle organisation, dans quel but, jusqu’où
accepter des compromis, des responsabilités?

Les
tenants du néolibéralisme considèrent que leur idéologie est la
seule manière de vivre ensemble en toute liberté. C’est leur
crédo. D’autres par contre n’ont de cesse de dénoncer cette
liberté sans mesure qui engendre une violence institutionnelle en
réduisant souvent l’homme à une donnée économique.

La
science ne nous est là d’aucuns secours, d’autant que le choix
est fonction de notre culture, notre milieu, notre éducation, du
camp dans lequel nous sommes venus au monde.

Décidément
me direz-vous, rien n’est simple. Toutefois, tentons un pas de
plus….

Faire
référence à l’éthique pour essayer de répondre à la question
du « comment vivre, » c’est bien beau, mais il faut
bien constater que les critères sur lesquels elle se fonde ne font
pas l’unanimité au sein de notre humanité. Tant s’en faut.

Au
sein de ces valeurs éthiques ou morales nous pouvons reconnaître
celles qui ont quelque chose à voir avec la « relation à
autrui » et font appel à la réciprocité.

Je
ne peux pas être honnête tout seul. Pour être amoureux il faut
être deux… au moins. Seuls l’agressé et l’agresseur peuvent
s’accorder sur un pardon.

Très
souvent la présence d’un tiers est nécessaire pour authentifier
cette alliance dans un symbole qui peut prendre la forme d’un
signe, d’un traité, d’une loi, d’un accord particulier. Dans
ce cas nous sommes dans le cadre d’une relation que nous pouvons
qualifier de symbolique.

Comme
les autres valeurs, ces dernières n’échappent pas à l’ambiguïté
des relations humaines.

Aussi
est-il vital d’éclaircir ce qui fonde nos relations à autrui.
Sans cette réflexion nous perdons notre liberté de décider et
d’agir au profit de l’arbitraire et de la soumission plus ou
moins consciente aux courants de pensées qui circulent dans le
monde.

Ou
pour le dire autrement : sur quelles règles, quels principes
instaurer notre relation à autrui pour que notre vie trouve un sens
qui nous convienne et nous amène peut-être à constater qu’elle
vaut la peine d’être vécue. Choix important, car il guide nos
pensées, notre agir, notre existence qui est notre bien le plus
précieux.

Nous
touchons là au cœur de l’essence de l’existence, de l’existant.

Les
systèmes éthiques qui portent ces valeurs humaines sont nombreux.
Ils fondent notre façon d’être au monde et sont l’objet d’un
choix personnel plus ou moins conscient, choix qui peut évoluer au
cours de la vie, parfois en fonction des circonstances, sans que cela
soit nécessairement de l’opportunisme.

Parmi
ces références éthiques on peut citer le stoïcisme qui n’a de
valeur que ce qui a trait au corps et aux volontés, l’épicurisme
pour qui le seul bien est la recherche du plaisir de l’âme, de la
pensée et du corps. Le pragmatisme lui trouve sa justification
dans l’action sans s’encombrer de ce qui pourrait l’entraver
tandis que l’utilitarisme ne reconnaît de valeur qu’à ce qui
est utile. L’universalisme quant à lui prend en compte la
globalité de l’univers.

Certes
dans la pratique quotidienne les frontières sont souvent floues
entre ces doctrines et il faut se garder de la caricature qui peut
nous amener à porter des jugements inadéquats sur les personnes et
les évènements.

Revenons
en plus particulièrement à notre propos de départ. Lorsqu’on
parle de « valeurs judéo-chrétiennes, nous ne sommes pas dans
l’ordre des valeurs factuelles, ou non- morales. Il s’agit bien
d’autre chose.

Faire
référence à la culture ou l’histoire juive et chrétienne comme
principe fondateur demande de s’interroger sur sa genèse et
d’éclaircir les enjeux qui se cachent derrière ces déclarations
qui semblent aller de soi.

Ce
n’est pas une question de foulards (Marie, la mère de Jésus en
portait un), de prière du vendredi, le fait de manger de la viande
de porc, ou d’assister à la messe du dimanche. Ce ne sont pas les
cathédrales ou des chants grégoriens qui fondent les valeurs
éthiques. Je peux aller à l’office religieux et être un escroc qui
n’a aucun remords à dépouiller son voisin.

La
règle fondamentale de la tradition judéo-chrétienne est précise
nette et claire. Elle traverse tous les différents courants présents
dans la Bible.

Nous
en trouvons la trace peut-être la plus significative dans l’évangile
de Mathieu au chapitre 7 v 12 :

«
Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous,
faites-le vous-même pour eux : c’est la Loi et les Prohètes »

Mathieu
rapporte cette parole de Jésus comme une règle fondatrice de sa
pensée et de ses actes. Ce verset évangélique articule l’Ancien
et le Nouveau Testament à travers la relation entre la Loi et les
Prophètes.

Comme
le souligne également Emmanuel Lévinas, philosophe d’origine
juive, « La Bible c’est la priorité de l’autre par rapport
à moi ».

Cette
règle dite « d’or » était connue dans l’antiquité et
n’est pas l’apanage du monde judéo-chrétien. Confucius au V
siècle av JC, l’islam, le taoïsme, l’hindouisme, le bouddhisme
et plus près de nous Kant. (voir en fin de textes quelques exemples)
y faisaient référence dans leur enseignement. Elle n’est certes
pas suffisante pour se proclamer chrétien, mais c’est une règle
nécessaire, mais non suffisante. Point de valeurs judéo-chrétiennes
possibles sans cette règle.

À
partir de là, nous pouvons en toute liberté nous interroger sur les
déclarations, les prises de position et les actes des uns et des
autres au sujet de leur volonté de se poser en défenseur
inconditionnel de « la civilisation judéo-chrétienne et de
ses valeurs ».

Osons
quelques questions en guise de conclusion :

Défendons-nous
la civilisation lorsque nous vendons des armes et des munitions qui
serviront à détruire des pays entiers et à mettre sur les routes
de l’exil des millions de personnes en poussant le cynisme
jusqu’à les renvoyer chez eux ?

Lorsqu’en
guise de politique migratoire nous nous débarrassons des migrants en
les renvoyant au-delà de la méditerranée peut-on le faire au
nom des valeurs judéo-chrétiennes ? Sommes-nous toujours en
accord avec elles lorsque nous finançons (je cite) en Turquie et en
Afrique du Nord des camps de concentration chargés de les contenir ?

Lorsque
nous interdisons des signes religieux extérieurs n’est-ce pas une
marque de faiblesse, et un manque de confiance en ces mêmes valeurs
par nous-mêmes d’abord qui pousse à édicter de pareilles lois
par ailleurs inopérantes ?

Il
y a à mon sens et de manière délibérée derrière ces politiques
soutenus par de frileux intellectuels, tromperies et mensonges,
détournement de sens de la valeur morale fondamentale de notre
civilisation.

Certes
je ne suis pas dupe. La chrétienté a accroché à son histoire des
actes qui ont et font toujours violence à des pans entiers de
personnes sous des prétextes les plus divers. L’actualité nous en
donne encore la preuve avec les affaires de pédophilies restées
dans l’ombre, mais ce n’est pas une raison pour ne pas dénoncer
l’usage et l’usurpation de « nos valeurs
judéo-chrétiennes » a des fins politiques aux relents
nauséabonds.

Nous
avons à défendre notre héritage, dans ce qu’il nous permet de
vivre ensemble dans un monde meilleur, où l’homme est à l’abri
des violences institutionnelles des nations issues du XIX et XX
siècles qui nous ont conduits aux pires guerres et génocides de
l’histoire de l’humanité.

Si
nous manquons à cette mission, si nous ne parvenons pas, face aux
cassandres de tout bord, à promouvoir toutes nos valeurs
universalistes, sans exclusion ni des uns et ni des autres, alors
oui, je crois que notre civilisation est en danger de disparition,
car devenue inutile aux yeux de la Vie qui ne s’encombre jamais de ce
qui la détruit.

Et
là il faut faire preuve de courage, et pas seulement de la part des
politiciens….

Et
cela c’est une tout autre histoire….